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Libreville, un après-midi.
Il n’y avait pas grand monde dans les rues. On pouvait observer quelques passants ici et là, des femmes en tissu popo, en wax, pagne et foulard, des hommes en abat-cost ou en alpaga, tête coiffée d’un chapeau ou simplement chauve, rasée de trop près. L’ambiance des grands carrefours n’était pas au rendez-vous, affluence de personnes et de couleurs, explosions de voix, envolées de klaxons. Devant les Nouvelles Galeries de l’ancienne gare routière, les choses sont plutôt calmes. Quelques jeunes tournaient en rond en interpellant les passants. Ils leur présentaient des téléphones portables à vendre, parfois des appareils photos numériques. Comme points communs, ils avaient presque tous des jeans qui leur tombaient des fesses et découvraient leurs calecifs, des tennis ou des baskets aux pieds, et leurs t-shirts arboraient les couleurs du drapeau de la Jamaïque avec, au centre, une feuille de chanvre indien, ou bien une star du hip-hop US avec des inscriptions comme : Gansta rap made me do it, crunk or die, ou simplement Bangando...
Au milieu de ces jeunes vêtus très à la mode et dont le commerce était pour le moins douteux, il y en avait un nommé Pla, qui se distinguait des autres. Et pour cause. Il avait un look tout à fait singulier. Toujours en pantalon tissus soigneusement repassé, tête toujours coiffée d’un calot aux couleurs vert, jaune et bleu, il ne mettait que des chemises aux couleurs tropicales. Impossible de ne pas le reconnaître quand on traîne un peu par là, d’autant plus qu’il réside au cœur-même de la Zone 4i (i comme infection), une ruelle de la Campagne qui débouche sur Atong-Abè et dont l’activité commerciale est la vente du chanvre indien. Le boutche ou le dak, comme ils l’ont codifié parmi tant d’autres appellations[1].
Pla faisait une partie de Pro (PlayStation) dans les Nouvelles Galeries de la gare routière lorsque son téléphone portable se mit à sonner. Il mit pause au jeu et se leva pour prendre l’écoute :
- Oui, allô ?
- Je suis à la gare. Tu es où ?
- A la gare. Tu es à quel niveau ?
- Devant la pharmacie.
- J’arrive.
Sans rien dire à son adversaire, Pla sortit des Galeries, survola la foule du regard et fit un signe de la main à Kossovo, un autre vendeur debout-debout[2] qui traînait toujours avec lui. Mais Kossovo était en pleine négoce avec un client, qui trouva d’ailleurs curieux que les deux jeunes se fassent des signes. Il s’en alla donc sans conclure son affaire.
- Yo ! mani[3]. Tu m’as fait barrer un client.
- Quelle qualité ? Viens. Le frangin qui nous a tauli[4] du biz hier vient de m’appeler. Il est là-bas, devant la pharmacie.
Les deux amis marchèrent en direction de la pharmacie, traversèrent la route quand ils virent la voiture blanche de Mbalo qui les attendait. Pla s’était installé à l’avant, et Kossovo sur le siège arrière. Pla (mettant se ceinture de sécurité) :
- C’est loin ?
- C’est à Okala. Pourquoi ?
- Damne[5]. Je voulais juste savoir.
Mbalo mit la clé de contact, jeta un regard sur le rétroviseur et porta machinalement sa main droite sur le levier de vitesse. En même temps, ses pieds s’activaient tantôt sur l’embrayage, tantôt sur l’accélérateur, et la voiture avança.
« C’est un peu groggy que Libreville s'est réveillée ce matin, les jambes engourdies par la longue attente devant les bureau de vote, la tête surchauffée par la profusion des chiffres publiés par les trois favoris de cette élection qui revendiquent chacun la victoire et surtout la présence des éléments des forces de l'ordre dans les coins stratégiques de la capitale. Les forces de l’ordre ont été déployées très tôt ce matin sur les points de Libreville, au lendemain de l'élection présidentielle qui doit désigner le successeur d'Omar Bongo Ondimba. D'intensifs contrôles d'identité des véhicules et des piétons étaient pratiqués depuis le début de la matinée. Le ministre de l'Intérieur a même déclaré que ce dispositif militaire a été déployé pour sécuriser la ville et surtout protéger la population de menaces proférées par certains candidats lors de la campagne électorale. Des rumeurs sur l'ampleur de fraude et de volonté de passage en force du parti au pouvoir ont actionné l'anxiété des populations lors de ce scrutin qui cristallise toutes les inquiétudes. Par ailleurs, la coupure du signal de la chaîne privée TV+, appartenant à André Mba Obame, a ajouté sa dose de psychose. Un black-out qui n'a fait qu'augmenter les craintes d'un passage en force. L'incertitude s'est vraiment installée avec la succession des communiqués des trois favoris du scrutin annonçant la victoire. Successivement Pierre Mamboundou (opposition), André Mba Obame (indépendant) et Ali Bongo Ondimba (parti au pouvoir) ont annoncé qu'ils remportaient la victoire, chacun brandissant les chiffres et les tendances de leurs Etats-majors de campagne. L'incertitude plane ce 31 août sur la capitale gabonaise, où les rues désertées, balafrées des marques d'une campagne acharnée et rincées cette nuit par la première pluie signant la fin de la saison sèche, ont été investies par des factions militaires, laissent la place à une ambiance pesante. Tout le monde est dans l'attente du résultat officiel, qui pourrait n'être publié que le 2 Septembre prochain. La plupart des quartiers de Libreville tournent au ralenti et la population retient son souffle, sachant que l'annonce du vainqueur fera de toutes façons des mécontents. »
La voiture blanche de Mbalo venait de franchir le portail d’une villa de la cité d’Okala. Dans la cour, un jardinier arrosait les fleurs. Au salon, ils furent reçus par un homme grand aux épaules larges, le visage encadré par une barbe qu’il n’avait de cesse de caresser avec sa main gauche, ayant besoin de l’autre main pour s’appuyer sur une canne.
Le salon de l’homme était grand et luxueux, avec des frises remarquables sur le plafond. A côté du lecteur cd, un homme en porcelaine jouait au saxo. Un cd de Duke Ellington jouait dans le lecteur. C’était une compile que le député avait faite lui-même, à l’aide des sites de partage de fichiers sur Internet. Masterpieces enregistré en 150, At Newport en 56, Back to Back en 60… C’était l’un des jazzmen préférés du député, sinon le meilleur, au point de le surnommer « L’Historique ».
C’est avec une fierté sans équivalent que Mbalo passa aux présentations.
- Monsieur le député, voici les deux jeunes dont je vous ai parlé. Pla, et Kossovo.
Après les règles de civilité, le député Viloré demanda à ses convives de prendre place, pendant que « Mbalo va nous chercher un rafraichissement ».
Mbalo disparut dans la cuisine et revint cinq minutes plus tard. Après avoir déposé les jus de fruit sur la table, il alla se poster devant la fenêtre, un verre à la main. Il poussa légèrement le store de la fenêtre pour jeter un coup d’œil dehors. Le député le regardait du coin de l’œil et appréciait. Mbalo en était conscient. Il en était conscient parce qu’il savait que les humeurs du député et le jazz qu’il écoutait allaient ensemble. Du Ellington quand il traitait un deal, du Sinatra quand il était de bonne humeur, la petite voix et le rythme tranquille de Norah Jones pour consoler ses crises de nerfs et, surtout, du Miles Davis quand il allait prendre une décision grave.
Le député Viloré s’adressa aux petits avec une voix enrouée :
- Alors, comme ça je peux me fier à vous pour une mission qui relève de la plus haute discrétion.
- Ouais ! lâcha Pla en haussant les épaules.
Le député osa un regard du côté de Mbalo, qui lui fit oui de la tête. Il se caressa à nouveau la barbe, s’appuya sur le dossier du fauteuil en gardant la main posée sur le manche de la canne.
- Mbalo m’a dit que vous avez déjà tué. C’est vrai ?
- Oui mais c’était un accident, justifia Kossovo avant d’ajouter, « on venait de nous battre à la Sorbonne et un supporter s’est moqué de nous. On l’a bastillé et il est mort. »
- En tout cas je ne regrette pas, coupa Pla. Il a cherché les gars de la zone 4i et il nous a trouvés.
Pla but une gorgée de son verre et acheva : « Nous, on ne cherche pas la palabas[6] aux gens, mais s’ils nous emmerdent ont leur montre qu’on ne joue pas avec la Zone. Sinon vrai-de-vrai[7] on n’est pas mauvais. »
- Vous avez entendu parler de Luc Bakita ?
- Ça dépend, avança Kossovo.
Le député se tourna à nouveau vers Mbalo, qui lui fit non de la tête. Le député leur expliqua :
- C’est le Directeur de Campagne du candidat Amo des prochaines échéances électorales…
Le député nota le froissement sur le visage des deux jeunes et fut obligé de préciser : « Amo, le candidat qui veut être président. »
- Ah ! d’accord, fit Kossovo alors que Pla se contenta d’un hochement de la tête.
Le député pouvait continuer : « Le problème, c’est qu’il doit remettre une mallette au candidat demain et nous ne voulons pas que le candidat entre en possession de cette mallette. Vous comprenez ce que ça veut dire ? »
Kossovo est son ami se partagèrent un regard. Le député voulait savoir s’il pouvait leur faire confier la mission :
- Alors ? Vous pensez que vous pourrez empêcher au Directeur de campagne de remettre la mallette à son candidat ?
- Ce n’est pas nous qui décidons si on peut le faire ou non, précisa Pla. Ça dépend de combien vous mettez. C’est l’argent qui nous motive.
- Dix bâtons.
- Quinze.
- C’est bon pour douze. Je vous donne six maintenant et l’autre moitié quand le travail sera fait.
- Ça marche, concéda Kossovo. Et comment on doit faire ?
- Vous allez arrangerez les détails avec Mbalo. Gardez aussi le contact avec lui. Pour ce qui nous concerne, on ne se reverra plus, vous et moi.
Mbalo s’avança vers eux et vida son verre en marchant. Il le posa sur la table et donna une tape sur l’épaule de Pla : « Prenez le fric et barrez-vous en Zone. Je vais vous retrouver là-bas le soir pour vous dire comment faire. »
Mbalo sortit de la maison, alors que le député prenait les escaliers pour se rendre à l’étage.
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